L'arrestation, à la demande d'un juge espagnol, du général Augusto Pinochet, est paraît-il "moralement justifiée", quoique "légalement douteuse". C'est en ces termes que Fidel Castro évoquait le 20 octobre cette "affaire très délicate, à laquelle il convient de réfléchir". Le dictateur cubain était d'autant mieux placé pour réfléchir que Pinochet est détenu à la demande d'un juge espagnol et que Castro, à l'heure où il faisait ces déclarations, se trouvait en Estremadure, dans le Sud-Ouest de l'Espagne, où il avait té invité par le président régional socialiste Juan Carlos Rodriguez Ibarra.
On sent bien les raisons de l'hésitation de Castro, qu'on devine mal accoutumé aux indignations à sens unique des Européens: "Si un juge espagnol peut faire arrêter Pinochet à Londres, on voit mal pourquoi il ne me ferait pas arrêter en Espagne, moi Fidel, qui en ai tout de même fait beaucoup plus que ce pauvre Augusto!".
Depuis que, le 8 janvier 1959, le "lider máximo" fit son entrée triomphale à La Havane, 15000 à 17000 Cubains y ont été exécutés, tandis que plus de 100000 autres passaient par les centres de détention du régime: camps, prisons ou "fronts ouverts". Nous citons ici les chiffres fournies par le "Livre noir du communisme" qui, publié sous l'égide de Stéphane Courtois, fait référence en la matière. Selon Amnesty International, on comptait encore à Cuba, en 1997, entre 980 et 2500 prisonniers politiques.
"Dès la prise du pouvoir, les prisons de la Cabana, à La Havane, et de Santa Clara furent le théâtre d'exécutions massives", expliquent les auteurs du "Livre noir du communisme". Les partisans de l'ancien dictateur Batista ne sont pas les seules victimes: la répression qui frappe les maquis de l'Escambray, composés d'anciens barbudos révoltés contre Castro, est féroce. Des figures de l'opposition à Batista sont exécutées ou emprisonnées. L'étudiant Pedro Luis Boitel meurt en faisant la grève de la faim contre les traitements inhumains infligés aux prisonniers à Boniato, "prison de haute sécurité où règne une violence sans limites et où des dizaines de politiques sont morts de faim".
Boniato, qui reste encore aujourd'hui la prison des condamnés à mort, était célèbre pour ses cellules grillagées, les tapiadas, où des dizaines de détenus périrent faute de soins, come l'était pour ses ratoneras (trous à rat) aux dimensions exigües la prison de La Cabana, où 100 personnes furent encore fusillées en 1992.
Mauvais traitements, sous-alimentation, isolement: les conditions de détention étaient - et demeurent - très éprouvantes dans les prisons et les camps cubains. Certaines prisons avaient remis au goût du jour les cages de fer, où les prisonniers pouvaient séjourner pendant des semaines ou des mois, sans eau et sans hygiène. A l'Île des Pins, en 1964, les détenus récalcitrants étaient immergés dans les fosses d'aisance pendant des heures. À La Cabana, on obligeaient les prisonniers à recevoir les visites de leurs familles complètement nus, et les maris devaient assister à la fouille intime de leur épouse. À la prison de Kilo 5,5, dépendant du GII (police politique) la torture, depuis quelques années plus psychologique que physique, on prive le patient du sommeil, de même qu'au centre du GII de Santiago de Cuba, qui, construit en 1980, a en outre la particularité de posséder des cellules à très hautes et très basses températures...
Depuis 1960, la justice est complètement passée sous la coupe du pouvoir castriste; elle en est devenue l'outil, au même titre que les différents services de répression: comme le Département de la Sécurité d'État, que les cubain appellent "la Gestapo rouge", ou le Departamento Técnico de Investigaciones, dont les auteurs du "Livre noir" rapportent les méthodes: tortures physiques et psychiques, utilisation du penthotal et d'autres drogues pour maintenir les détenus éveillés, électrochocs, simulacres d'exécution...
Après avoir participé à un sommet ibéro-américain à Porto, Castro a rencontré le 20 octobre le chef du gouvernement espagnol José Maria Aznar. Une visite "moralement justifiée", sans doute...
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